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Ecrits de l’Epouvantail…. – Fête de l’ Epouvantail

Ecrits de l’Epouvantail….

– Assemblée de printemps (Michel Buhler)
– Où hibernent-ils, où attendent-ils nos Fêtes? (G. de D)
– Découverte à Denens (G. de D)
– Le Féérique secret d’Eugénie (Carole Christinet Venhard)
– Pas sérieuse, mais vraisemblable (Roger Huguenent)

Assemblée de printemps
Texte de Michel Buhler

S’ils restent statiques et muets la plupart du temps, les épouvantails, c’est bien connu, s’animent et se rassemblent une fois par année dans une vigne, une nuit de printemps. Sous la pâle clarté de la lune, face à une trentaine de ses congénères, le gros bonhomme vêtu d’une vareuse à galons dorés et coiffé d’un képi de colonel, ouvrit la séance: – Il s’agit de mettre au net le cahier de doléances à l’adresse du propriétaire du château! Un murmure d’assentiment courut entre les ceps. – Ça n’a que trop duré! souligna un personnage portant
un foulard rouge autour du cou, la tête couverte d’une large casquette à carreaux. Décrétons la grève générale! – Bravo! enchaîna un individu dont le torse de paille était partiellement caché par un tee shirt troué, sur lequel se lisaient encore les mots “Peace and love”. On refuse de faire peur, tant que nos revendications ne sont pas satisfaites! Marqués d’un gros accent vaudois, des mots traînants sortirent d’une créature affublée d’un petit feutre mou et d’un vieux paletot. Une pipe était fi chée dans sa bouche que surmontait une étroite moustache: – Doucement les basses, faut pas s’emballer!
– Silence! tonna le colonel. Notaire, tu notes? Sous son chapeau haut de forme, la silhouette du magistrat en redingote opina: – Reste à terminer la liste commencée l’an passé. Manquait encore la marquise… – Justement! le coupa, au bord des larmes, une élégante en perruque et crinoline. Il est scandaleux qu’on me fasse porter aujourd’hui la même robe que la saison dernière! L’intervention de la dame sembla donner un signal aux autres épouvantails: il était temps de s’exprimer. Des voix jaillirent aux quatre coins de la vigne: – J’exige qu’on me mette à
l’abri les jours de pluie! cria un pantin fait de boîtes de conserves rouillées. Un révolutionnaire à béret, lunettes rondes, barbe noire et cigare, tenta de se pousser au premier rang: – Rejoignez le F.L.E, le Front de Libération des Epouvantails… Une sorcière au nez crochu étonna tout le monde en affi rmant doucement: – J’aime les oiseaux, moi! Rien ne me fait plus plaisir que de les laisser faire leur nid dans ma tignasse rouge… Un pirate borgne, brandissant un sabre de bois, éructa: – A mort les volatiles! pas de pitié, pas de quartier !
Chapeau cônique et tresse dans le dos, un mannequin aux yeux bridés agita ses bras courts: – Je demande à pouvoir choisir ma place et mon orientation: j’ai passé tout un été le dos tourné au lac, avec pour seul horizon un mur de pierres! – Depuis quand les étrangers se permettent-ils de venir effrayer, chez nous, nos propres étourneaux? Tous les regards se tournèrent vers celui qui venait de parler, un escogriffe enroulé dans un drapeau à croix blanche. Le ton sans réplique du colonel ramena le calme: – Taisez-vous! On ne s’en sortira pas si tout le monde
parle en même temps! – C’est vrai, acquiesca le vaudois en tirant sur sa pipe, ça ne sert à rien de s’énerver…  A la fi n de la nuit, la pétition était prête. On la confi a à un semblant de facteur, veste bleue rapiécée et casquette des PTT, avec la mission de la remettre à qui de droit. Le message est-il parvenu à destination? Le châtelain en a-t-il tenu compte? Pour le savoir, regardez les épouvantails: s’ils ont le sourire, c’est que leurs demandes ont été satisfaites. Sinon… la grève risque bien d’éclater… les oiseaux, alors, auront tout lieu de se réjouir.Michel Bühler

Où hibernent-ils, où attendent-ils nos Fêtes ?
Texte G. de D

On le constate à la lecture du présent journal, la Fête des Epouvantails se déroule selon un calendrier parfaitement aléatoire. On pouvait donc se poser la question de ce que faisaient les Epouvantails entre les Fêtes qui leur sont consacrées. On connaît leur apparition, tous les deux ans, dans le cadre de la Nuit de l’Epouvantail de Morges qui trouve son point de départ à Denens. Comme le montrent quelques prises de vues de G de D, l’hiver passé apporte peut-être une réponse à notre question qui lancine semble-t-il bon nombre d’habitants de la région.

A commencer par le singulier attelage reproduit ci-contre, totalement masqué par le feuillage pendant la belle saison. Du coup, cette apparition a incité G à rechercher d’autres indices de la présence de ces êtres à la fois mystérieux et fascinants; et touchants lorsqu’on prend en compte leur discrétion et leur sens inné du camouflage. Quelques exemples situés dans les environs de Denens sont donnés ci-dessous. A chacun d’y aller de son imagination. La rédaction invite tous les lecteurs à découvrir les tanières hivernales de nos amis les épouvantails, mais cela avec la plus grande discrétion et le plus grand respect. Ce sont des êtres peut-être terrifiants pour les oiseaux, mais d’une grande sensibilité à l’égard de nous autres humains. Cette délicatesse semble d’ailleurs se reporter aussi sur leurs victimes. A-ton jamais vu un épouvantail faire autre chose que d’inciter ces satanés volatiles piqueurs de fruits à s’en aller ? Notre espèce à nous pourrait s’inspirer de cette classe!

G.de D

Découverte à Denens Texte G. du D

En creusant dans son jardin pour mettre ses économies à l’abri d’un effondrement de l’épargne, Jean-Daniel fait une découverte déconcertante, lui valant une notoriété dont il se serait volontiers passé, en particulier face à son banquier . Ayant mis à jour des débris qui l’ont intrigué il s’adresse à une connaissance du milieu scientifique, et déclenche un buzz…assez régional pour l’instant. Tout laisse à penser en effet qu’il s’agit de restes d’un être vivant dont on n’avait jusqu’ici aucune trace. Selon Darwin nous résultons tous d’une évolution continue. Nous sommes sortis de l’eau et avons évolué vers des mammifères quadru- puis bi-pèdes plus ou moins jolis (aurochs, gorilles, gazelles, emeus, ibis, nabillas….). Mais notre évolution comporte quelques zones d’ombre.

La récente découverte pourrait apporter des éléments nouveaux, cas échéant perturbants puisqu’ils impliqueraient que l’évolution de la vie sur terre ferme se soit faite du quadrupède vers le bipède via le monopède ou unipode ou solipède ou solipode (la difficulté de trouver l’adjectif adéquat témoigne à elle seule de l’importance de la découverte). Jean-Claude a donc mis à jour une petite dalle rocheuse qui comportait d’étranges structures.
Après l’avoir retournée dans tous les sens, Jean-François l’a été aussi (retourné). A l’heure où nous mettons sous presse, le mystère reste entier. Des laboratoires universitaires  procèdent aux analyses nécessaires. Souhaitons aux paléontologues d’identifier ce maillon manquant de notre évolution. L’idée de descendre d’un épouvantail est au moins aussi excitante que celle de descendre d’un poisson…. non?
Et merci à Jean-Ferdinand pour l’intérêt qu’il a porté à sa découverte.

G.de .

Le féérique secret d’Eugénie Texte de Carole Christinat Venhard

Certaines histoires peinent à sortir de la mémoire. Le féérique secret d’Eugénie en fait partie. Un jour, allez savoir pourquoi, c’est à moi qu’Eugénie, petite veuve distinguée et retenue, s’est confiée. A présent que j’en suis le dépositaire, cette histoire m’interpelle: serions-nous capables d’inverser le cours des choses pour ceux que nous aimons ? Depuis, la vieille dame s’en est allée, et je vis avec cette histoire dont je ne sais que faire. En parler à mon psychiatre, l’écrire dans mon journal intime, l’épingler sur ma page de réseaux sociaux ? Ou la partager avec toi, cher lecteur. J’habite le village de Denens par hasard: une annonce de logement vacant, le coup de foudre pour le vignoble et l’installation rapide. J’aime aller acheter le pain et le journal à la boulangerie qui sert aussi d’épicerie et de bar à café. J’ai toujours vu Eugénie dans un coin du dit café, une habituée dégustant son thé, échangeant un mot ou deux avec les clients. Il a fallu une série d’événements contraignants pour que le bonjour poli se transforme en vraie discussion – et révélation. Je revois cette journée d’hiver où tout avait commencé de travers: la neige sur la route, ma voiture qui glisse dans le muret au rond-point. Je rate le bus pour me rendre au travail, les réunions se prolongent, il n’y rien à manger chez moi le soir. En catastrophe, j’entre dans la boutique-café, et voyant ma mine défaite, Eugénie me propose de m’assoir à sa table. Plus la peine de courir me dis-je, alors j’accepte et pose mon stress en face d’elle. Eugénie dit tout haut qu’un jour elle a vu marcher un des épouvantails humoristiques qui ornent le village. La vendeuse la reprend: “Laisse monsieur tranquille avec cette histoire, on l’a déjà entendue cent fois !” Je me dis que la vielle dame à la permanente violacée et au dos courbé a trouvé en moi un pigeon pour lui faire la conversation, et comme je n’ai plus la force à rien ce jour-là, je me laisse faire. Eugénie me chuchote en se penchant: – Un coup de Joran – Pardon ?
– C’est le vent bref et violent qui se lève à la      r. Qu’est-ce que la vieille veut me dire de spécial ? Et elle commence par le début.
– Je suis de 1939, l’année de la mobilisation et de la construction de la route de Lully, grâce à laquelle ma mère a pu accoucher à l’Ajouter au dictionnaire des Pâquis, ancien hôpital de Morges. Avant cette date, Denens était un peu coupé du monde. La route cantonale où vous roulez à tombeau ouvert pour traverser le village n’était pas goudronnée. J’ai connu les chevaux pour les travaux des champs, la laiterie où se livrait le lait frais, la forge bruyante et l’école, précisément ici, dans ce bâtiment. Petit à petit on a eu l’électricité et l’eau courante à la maison, mais pas de manière continue. M’imaginer habiter avec des coupures de courant et d’eau me semble une réalité d’un autre siècle, pourtant vécue par la personne assise en face de moi. – A l’école à l’étage, j’apprenais l’arithmétique et l’écriture. Après les classes nous avions peu de distractions, encore moins de fête et de musique. Et on ne quittait pas le village, pardi ! Pour jeux avec les gamins, nous allions vagabonder dans les marais autour – il n’en reste plus -, et guetter les cigognes. Et en contrebas du village, vers les saules tordus, il y avait une vielle remise pleine de matériel agricole. Vous avez entendu parler du plan Wahlen ? J’acquiesce que non, gêné par mon manque de culture. – L’agriculture suisse a connu une révolution moderne. A Denens on avait vu grand ! On a fait livrer des machines à sulfatage, remplacé les chevaux. Nous n’avions jamais vu ce bataillon d’objets. Alors les gamins et moi étions entrés dans la remise pour inspecter ce trésor. Je devais avoir à peine cinq ans, les autres plus ou moins, de toute façon on jouait toujours ensemble. J’esquisse un petit sourire en m’imaginant la joyeuse bande. – Je me souviens d’un grand dégourdi qui était monté au sommet d’un silo avec une échelle et qui criait à faire résonner l’écho. On ne se rendait pas compte du danger. Comme tout le monde trouvait que j’avais la plus jolie voix du chœur à l’école du dimanche, je me suis enhardie à monter. Mais je me suis trop penchée en avant et j’ai basculé dans le silo vide. A ce moment j’essaye de chiffrer en mètres la hauteur d’une telle chute. La dame secoue une main légère en pinçant ses lèvres fripées. – Ah ça, j’ai eu mal. Mais le pire, c’est qu’il n’y avait qu’une échelle et mes copains ne pouvaient pas me sortir. Ils avaient beau appeler, comment aurais-je pu monter ? Je suis restée seule. Ils avaient promis de ne rien dire à leurs parents. – Pourquoi ?
– La peur, monsieur. On avait la trouille de se faire punir. Plutôt cacher notre honte que d’avouer pour obtenir de l’aide. Vous savez, casser une vitre du magasin en jouant au ballon nous valait trois dimanches de retenue… Je trouve la punition sévère et comprends le désarroi des enfants. – J’ai attendu en me disant que plus le temps passerait, moins je serai punie, croyant que l’attente de mes parents diminuerait l’importance de ma bêtise. Les enfants sont comme ça, ce n’est qu’après qu’on raisonne autrement… Bien sûr j’avais des blessures, surtout mon bras qui avait amorti mon petit corps, vous voyez ? En soulevant son chandail de tricot mauve, Eugénie me montre une anomalie du coude. Je fais la grimace en la plaignant. – J’avais peur et surtout toujours aussi mal. J’ai pourtant entendu marcher sur le toit de la remise, mais c’était les corneilles qui cherchaient à me terrifier en sautillant comme des personnes – celles du blason de notre village.Eugénie tape sur la table de son poing où commence une arthrose. L’image de l’oiseau sur le panneau de la route annonçant Denens me revient en mémoire. – Dans ma tête d’enfant, je croyais que l’épouvantail magique allait venir me chercher, lui qui peut marcher… Mais non, la nuit est tombée et la remise était à l’écart, au milieu des champs. – Qui vous a secourue ? – Justement, c’est là le mystère. Une grande personne qui connaissait mon prénom alors que je ne l’avais jamais vue ! Elle était douce, rassurante. Je ne sais même pas comment elle s’y est prise, mais je me revois marchant à côté d’elle en lui tenant la main. Sa voix disait qu’elle regrettait que je me sois cassé le bras, qu’elle n’ait pas pu empêcher cela. Que ma mère allait préparer un
bain pour me réchauffer, tandis que mon père sortirait quérir le docteur. Eugénie attend qu’un indécis ait choisi plusieurs plaques de chocolat sur le rayon le plus proche de nous avant de reprendre,
penchée vers moi, d’une voix grave et basse. – Tout s’est passé exactement ainsi. Personne ne l’a jamais vue, et j’ignore qui m’a sortie du silo. Eugénie s’enfonce dans la chaise et remet son chandail comme si elle avait fi ni. Je deviens pantois à cette explication. Dans un éclair, je comprends qu’Eugénie parle de cet épouvantail magique à qui veut l’entendre pour  obtenir la réponse à sa question existentielle: l’épouvantail comme métaphore au grand mystère de son enfance. – Je l’ai regardée partir à pied du côté des nouvelles constructions, vous savez, l’ancien quartier des fruitiers en direction de Yens. A l’époque il n’y avait pas de maisons là-bas, où pouvait-elle habiter? Mais son visage – il avait quelque chose de spécial, de très rare… – C’est à dire ? – Selon la lumière, on voyait une sorte d’irrégularité causée par la couleur de ses yeux – deux yeux différents. Mais ne vous inquiétez pas: j’ai la réponse à la dame mystère. Je l’ai retrouvée ! Je laisse échapper une exclamation de ravissement. Eugénie gratifi e ma réaction de son plus beau sourire où se comptent les années et reprend: – Le temps a passé, et plus personne n’a reparlé de cet accident dans la remise. En 1962 je me suis mariée à l’église en haut de la rue et avec mon cher mari et nous nous sommes installés du côté du château. Nous avons eu trois garçons, qui ont tous quitté le village. Les épouses, le travail qui change, la vie qui suit son chemin. Aujourd’hui je suis seule. Je regrette de ne pas voir souvent mes petits-enfants. Heureusement le dernier de mes fi ls est revenu habiter à Denens avec sa famille. Voyez, c’est ma petite fi lle Faline. Elle va à la nouvelle école. Vous la trouvez belle, cette construction moderne ? Mais je suis trop occupé à regarder la photo que la vieille dame a sorti de son porte-monnaie à fermoir. Une jolie poupée avec une particularité physique que je scrute sans pouvoir nommer tout de suite. Je fronce les sourcils. – Oui, vous avez remarqué son visage ?…elle a les yeux vairons. Mon corps exprime un sursaut. Je fi xe Eugénie avec stupéfaction, la bouche ouverte de surcroît. – Savez-vous, monsieur, ce que Faline me dit depuis qu’elle sait parler ? “Mamie, quand tu étais petite et que tu es tombée au fond du trou, c’est moi qui suis venue te sauver.”
Carole Christinat Venhard
Pas sérieuse, mais vraisemblable…
( par Roger Huguenet)
Lorsque les premiers agriculteurs, à l’âge de la pierre polie, construisirent leurs villages sur pilotis au bord de nos lacs, ils apportèrent aussi la culture des premières céréales. Après avoir bien péniblement gratté la terre avec leur houe de bois, ils semèrent blé, orge ou millet, espérant s’assurer quelques provisions pour la mauvaise saison. Mais c’était sans compter sur l’avidité de la gent volatile. Dès que leurs maigres épis mûrissaient, des bandes d’oiseaux s’abattaient sur leurs champs et pillaient la récolte, menaçant la survie des villageois. Les oiseaux, qui ne vont pas à l’école, mais apprennent bien vite tout, avaient rapidement compris qu’il était plus aisé de se servir dans ces champs cultivés plutôt que de parcourir la campagne à la recherche aléatoire de rares petites graines sauvages disséminées dans les prairies et les haies. Il fallait agir. Les notables tinrent de longs conciliabules puis décidèrent de demander conseil au sage du village, un vieillard hirsute déguenillé qui vivait un peu à l’écart du village dans une petite hutte ornée de crânes de cerfs, de bois de rennes et de queues de renard.
Les jeunes se moquaient de lui et le poursuivaient en criant : « Oh ! le vieux Pouet ! Oh ! le grand Pouet », mais on le craignait aussi car, disait-on, il pouvait parler aux esprits. Les délégués se rendirent au
domicile du vieillard et, non sans crainte, frappèrent à l’huis. Le plus courageux se hasarda :  – Noble vieillard, toi dont les nombreuses lunaisons ont blanchi la chevelure et rempli l’esprit de sagesse, pardonne-nous de troubler tes profondes méditations, mais pourrais-tu venir à l’aide de pauvres cultivateurs désespérés et nous honorer de tes précieux conseils ? Le vieillard ne dit mot et se retira au fond de sa hutte. Après un long moment, il revint sur le seuil de sa porte :
– Quel est votre problème ? Rassurés, les villageois lui exposèrent en détail leur triste situation face au  de leurs récoltes par les oiseaux.
– Nous avons bien essayé de les épouvanter mais nous ne pouvons pas être constamment dans nos lopins. Nous devons aussi chasser le renne, pêcher le brochet et polir longuement les pierres de nos outils. Nos femmes sont aussi bien occupées : soigner les nourrissons, moudre le grain, cuisiner, fi ler, tisser, pétrir l’argile de nos pots, elles ne peuvent guère se rendre encore dans les champs pour chasser les oiseaux. On a bien essayé de confi er cette tâche à nos grands enfants, mais tu sais bien ce qui arrive. Ils ne sont guère persévérants et on les retrouvait bien vite assis au bord du rivage à organiser des concours de lancers de galets plats. Le vieillard hocha la tête puis, après un long silence, lâcha ces quelques mots :
– Soyez dans vos champs sans y être ! Les délégués, perplexes, se regardèrent les uns les autres. Enfin, l’un osa intervenir :
– Pardonne-nous, Grand Sage, mais nos pauvres esprits ont quelque peine à comprendre tes propos. Comment peut-on être dans nos champs sans y être ?
– C’est bien simple. Vous allez couper deux grosses branches que vous dresserez en croix dans votre champ. Vous les garnirez de guenilles et placerez, au sommet, en guise de tête, une cruche ébréchée. En voyant ce mannequin, les oiseaux croiront voir une personne dans le champ et n’oseront pas piller vos épis ! Les villageois remercièrent grandement le vieux sage et se mirent aussitôt à l’ouvrage et dressèrent, selon ses indications, de nombreux mannequins dans leurs champs. Mais les oiseaux remarquèrent bien vite que ces « épouvantails » étaient bien inoff ensifs et les plus impertinents n’hésitèrent pas à édifi er leur nid dans l’entrelacs de leurs branches. Les agriculteurs s’y résignèrent, se contentant de tirer à la sarbacane les plus gros volatiles pour améliorer le brouet des jours de fête. Puis, les Romains colonisèrent nos contrées, apportant avec eux la culture de la plante chère à Bacchus. Une aubaine pour les oiseaux qui, l’automne venu, pouvaient s’empiff rer des gros grains sucrés. Mais, les riches propriétaires, allongés sur leurs divans dans l’atrium de leurs villas de haut standing de Commugny, Marcy ou Pully, ne s’en souciaient guère. Ils se déchargeaient sur leurs esclaves des aléas de l’exploitation agricole. Pourtant, leur grand poète Virgile, dans ses Géorgiques, leur enseignait comment confectionner des épouvantails en suspendant des plumes rouges sur des cordes tendues et leur rappelait que tendre des pièges aux oiseaux étaient des occupations permises par les dieux et les lois humaines même les jours de fête ! Mais, entre les spectacles de combats de gladiateurs dans l’arène de l’amphithéâtre de Noviodunum et le passage quotidien aux thermes, le fi tness de l’époque où les inscriptions des mosaïques leur enseignaient « carpe diem », ils préféraient palabrer sur l’ « art d’aimer » d’Ovide, plutôt que de se convaincre de la valeur édifi ante du travail selon Virgile. D’ailleurs, comme ils ne dédaignaient pas déguster dans leurs festins grives, merles ou ortolans embrochés, ces oiseaux devaient éviter de trop s’approcher. De toute façon, si le raisin indigène venait à manquer, on importerait à bas prix des amphores de ces délicieux crus de Grèce, de Sicile ou d’Espagne, sans aucun droit de douane grâce au vaste Espace Economique Romain. Le problème devint plus sérieux lorsque les moines défrichèrent les coteaux de notre lac et y plantèrent les pampres qui devaient leur garantir le vin de messe indispensable à la célébration de leurs offi  ces quotidiens, mais aussi bien agréables à fournir de délicieux breuvages lorsqu’on se permettait de faire ripaille, en dehors du temps de carême, bien évidemment ! Dès que les premiers grains traluisaient à la fi n de l’été, des nuées d’étourneaux s’abattaient sur les parchets et se gobergeaient sans vergogne, au risque de voir disparaître la récolte tant attendue. On fi t sonner les cloches de tous les moutiers de la région, on organisa des processions, on appela à l’aide l’Inquisition, on fi t des procès aux oiseaux chapardeurs et on les excommunia. Les seigneurs eux-mêmes lâchèrent quelques faucons spécialement dressés pour la chasse mais, pour un étourneau pris dans les serres du rapace, 9’999 autres s’envolaient, un grain dans chaque patte et le troisième au bec. On n’osa pas utiliser des moyens plus létaux car de l’autre côté des Alpes, un certain François adressait aux oiseaux, ses frères disait-il, des prêches pleins de douceur et d’amour. On ne saurait donc trop les trucider sans risquer la damnation éternelle. De savants docteurs en casuistique ayant penché leurs bonnets pointus sur le problème déclarèrent que ces bandes d’oiseaux venaient du Nord, ce qui était vrai, et qu’ils étaient donc des étrangers. Il fallait drastiquement freiner cette immigration indésirable et fi xer des contingents stricts. Notre vignoble ne saurait nourrir tous les étourneaux d’Europe ! Mais on n’a pas encore trouvé celui qui serait assez malin pour empêcher des êtres par défi nition libres comme l’air de franchir des frontières humaines et de modifi er des routes de migrations séculaires et bien antérieures aux limites de la géographie des hommes. Il fallut s’en remettre aux vieilles recettes : cortèges de frères lais (correcteur orthographique, attention ! frères lais et non laids) dans les vignes, munis de clochettes, de crécelles, d’instruments de cuisine bruyants, entre les heures des offi  ces, bien évidemment, et, pour les parchets les plus exposés, on récupéra des frocs jetés aux orties par quelques malheureux renégats (que Dieu ait pitié de leur âme !) pour en aff ubler des mannequins censés eff rayer les volatiles. Et, trois fois par jour, les moines chantaient et priaient en latin « Salve Chasselas » pour que la dîme prélevée par les chapardeurs ne soit pas trop importante. Mais, entre-temps, les Chinois avaient inventé la poudre, miraculeuse substance qui permet d’embellir nos fêtes de merveilleux feux d’artifi ce, mais qui permet aussi de tuer son ennemi à distance dans un bruit effrayant. Un bruit eff rayant, voilà de quoi eff aroucher les oiseaux indésirables et, sans attendre l’accord de libreéchange qui sera signé bien plus tard par M. Schneider-Ammann, on importa la précieuse poudre. On fabriqua toutes sortes de pétoires et on envoya des gardesvignes parcourir le vignoble en pétaradant à qui mieux mieux. Mais les étourneaux ont une mémoire de sansonnet, c’est bien connu ; ils oublient vite le bruit qui les avait eff rayés aujourd’hui pour revenir le lendemain. Heureusement, la science faisait aussi des progrès et de savants chimistes découvrirent que de l’eau lâchée goutte à goutte sur du carbure de calcium produisait de l’acétylène. On pouvait aussi utiliser ce gaz pour produire de fortes détonations. On fabriqua aussitôt des appareils que l’on dissémina dans le vignoble afi n d’effaroucher les indésirables prédateurs. Mais ces appareils avaient la fâcheuse tendance à s’enrayer la journée et à reprendre vie avec la fraîcheur du soir, ce qui perturbait grandement le calme vespéral recherché par les citadins qui avaient construit leur villa « La Paisible » en bordure du vignoble. L’industrie aérospatiale vint aussi à l’aide des vignerons et permit la construction de minuscules fusées qui projetaient à hauteur des vols d’oiseaux des pétards lumineux. Les vols d’étourneaux, grandement épouvantés, viraient sec à 180° et partaient en direction opposée où d’autres tireurs les attendaient pour lâcher à leur tour leurs projectiles et les oiseaux repartaient en direction opposée jusqu’au prochain tir. La lutte était sans issue. D’aucuns imaginèrent de disposer dans les vignes des machines à Tinguely. Elles fonctionnaient très bruyamment et de façon aléatoire. Elles protégeraient sans doute le vignoble mais déjà les sourcils de Franz Weber fronçaient à l’idée de voir des paysages inscrits au patrimoine de l’UNESCO s’orner de tas de ferrailles rouillées. Des ornithologues, à l’oreille fi ne, avaient observé que les oiseaux savaient s’avertir d’un danger imminent par des cris d’alarme spécifi ques. On imagina donc de les enregistrer et de les diff user dans le vignoble afi n d’eff aroucher les oiseaux indésirables, mais eux aussi apprennent vite et distinguèrent rapidement le vrai du faux malgré la sophistication des moyens modernes de reproduction du son. Constatant qu’en défi nitive, il n’y avait pas grande évolution entre l’épouvantail préconisé par Virgile et les bandes plastiques jaunes tendues au-dessus des récoltes, les vignerons de Denens lancèrent en 1995 leur premier concours de l’épouvantail, comptant sur l’ingéniosité des concurrents pour présenter enfi n l’arme absolue contre les pilleurs de récolte, arme qui associerait effi  cacité et esthétisme. Si, pour les humains, les formelles interdictions de pénétrer dans le vignoble décrétées par les Municipalités pouvaient avoir un certain eff et dissuasif, comment agir avec les oiseaux ? Malgré le talent et la créativité des participants aux concours de 1995,1998, 2001 et 2005, le problème n’est pas encore résolu. C’est pourquoi les habitants de Denens vous invitent à vous remettre à l’ouvrage en cette année 2015. Mais, ne soyez pas trop performants, laissez une chance de relancer l’épreuve en 2020, pourquoi pas !


Roger Huguenet  Denens, 09.01.2015

 

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